20.09.2009

Alain Sabatier

Cher Alain,

Nous nous étions rencontrés, il y a un peu plus de deux ans…

Tu voulais faire des films, « mais pas comme réalisateur, pas tout de suite », tu avais participé à l’écriture de différents documentaires, avec ton complice Philippe, et vous aviez imaginé ce projet plutôt curieux sur « les Parisiens à Marseille ». Tu cherchais un producteur… Cela m’a amusé, je me suis senti concerné (forcément). Et un réalisateur… Alors je t’ai présenté Bernard, et vous vous êtes de suite bien entendus…

Vous avez arpenté la ville, rencontré des amis à toi, des Parisiens, des anciens Parisiens, des Marseillais, Bernard s’est mis à écrire un projet, et toi avec lui, et nous avons embarqué France 3 dans l’aventure…

Ce film n’était pas même encore commencé que tu nous parlais sans cesse du suivant… Cuba… Ta grande histoire, tu voulais faire au moins trois documentaires différents qui mêleraient la musique, les voyages, les amis… Un film sur ce train incroyable qui traverse l’île, un film sur ce cimetière fabuleux, un films sur les enfants déplacés…

Tu étais impatient, insistant, énervant parfois à force d’insistance, mais passionné, déterminé… Nous correspondions beaucoup, je recevais tes petits mots, tes dossiers, tes sms, et je m’en amusais… Tu disais « dans une prochaine vie, je voudrais me réincarner en toi, tu n’es jamais à ton bureau ». Et je te répondais sur le même ton que ta vie n’avait pas l’air mal non plus, toujours en mouvement, un jour à la Havane, le lendemain en Asie…

 Et puis, il y a quelques mois un message anodin :

« Je n’aurai pas Internet pendant 5 jours, si tu veux me joindre… sms »

Et moi de répondre :« tu pars en croisière ? »

Toi « non, check-up hôpital, pleurésie »

Et quelques jours après, toujours par sms « C’est un cancer ».

Nous avons continué à travailler, tu as continué à écrire, à nous ouvrir de nouvelles pistes, à proposer des personnages, des idées de décors. Stéphanie a rejoint l’équipe pour préparer le tournage.

Ce qui avait changé ? Les réunions de production se déroulaient à la Clinique l’Angélus, cela me faisait plutôt bizarre au début, et nous parlions toujours du film, tu voulais filmer tout le monde, toujours plus, toujours ta générosité, nous disions qu’il fallait faire des choix, mais tu n’avais pas envie de choisir… Et tu voulais toujours filmer Cuba, nous disions «commençons par celui-là » et tu répondais « Celui-là, c’est déjà de l’histoire ancienne »…

 Il y a eu cette dernière rencontre, fin août, le 31, tous les quatre, Stéphanie, Bernard, toi et moi. Sur mon agenda, j’ai écrit « 14h30 : RV Alain & cie ».

La compagnie s’est assise à l’ombre, dans le jardin de la Clinique, pendant cette chaude journée d’août… tu parlais moins, tu écoutais un peu, puis par moments ton regard d’évadait… Tu étais très fatigué, mais tu as souri lorsque j’ai dit que je ne voulais pas pour uniques personnages dans ce film des cadres parisiens déplacés professionnellement à Marseille, ou des fondus de soleil à la recherche d’un climat idéal… Et pourquoi pas un coup de foudre ? Une rencontre amoureuse, qui te secoue, qui te déplace, celle qui te fait tout quitter du jour au lendemain, pour rejoindre l’autre, 800 Km plus bas… Alors tu t’es mis à nous raconter une histoire, une histoire personnelle d’amour et de rencontre…

Ce jour-là, tu as donné à Bernard un recueil de tes notes sur le film, délicatement relié, « à l’ancienne », avec du fil à coudre… Ces notes, nous les avions déjà en notre possession, sous une forme ou sous une autre. Ce n’est que plus tard que j’ai compris la portée du geste. Tu investissais Bernard du film à faire.

Sans toi. Mais avec toi.

Ce dimanche 13 septembre, tu es parti. Et ce samedi 19, nous t’avons accompagné entre deux averses. Sale temps.

 

Alexandre Cornu

 

 

 

 

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